Toute l’honnêté du monde

Nikita Arba, Odessa

J’ignore encore si vieillir, c’est renoncer à ses illusions, ou si ce n’est pas plutôt une fatalité que l’on accepte pour éviter d’être gagné par le cynisme.

Sans doute est-ce ma jeunesse qui me porte a rêver que l’opposition ukrainienne trouve sa place dans ces élections présidentielles plus que mouvementées. Et l’expérience géorgienne dont je fus le témoin me pousse à chercher les signes d’événements semblables ici, en Ukraine.

J’ai suivi la campagne pendant un mois et demi, de villes en villes, de villages en villages. J’ai vu toute la malhonnêté et la mauvaise foi des représentants du pouvoir en place, l’inégalité totale des conditions de campagne des candidats, la pression des électeurs, les manœuvres, commerces et autres manipulations en tous genres des administrations électorales.

Meeting en faveur de Yanukovich dans une petite ville de notre
région. Son portrait, duplique 30 fois dans la foule, rappelle les
vrais dictateurs a la mode ancienne.

J’ai attendu le jour des élections comme un gamin attend Noël, impatiente de voir enfin la vérité éclater, le peuple ouvrir les yeux et revendiquer ses droits. Le jour de Noël, les électeurs se sont rendus compte qu’une grande partie d’entre eux ne figurait pas sur les listes électorales, et notamment ceux qui avaient répondu à des sondeurs qu’ils voteraient pour l’opposition.

Ceux-ci avaient la possibilité de se rendre au tribunal le jour des élections pour s’enregistrer sur les listes. 2 sur 10 y sont allés. Les autres sont rentrés chez eux regarder la TV.

J’ai vu les représentants des partis d’opposition dans les bureaux de vote interdits de travailler le jour des élections ; et je les ai vus rentrer chez eux plutôt que de se défendre, d’aller au tribunal ou de tout casser.

J’ai vu des gens changer les résultats des bureaux de vote pour 50 dollars, vendre leur âme et l’avenir du pays pour une somme qu’ils dépenseront en une semaine. J’ai vu des jeunes bandits payés pour faire pression sur les membres des bureaux de vote. J’ai vu des types acheter des bulletins de vote vierges et distribuer des bulletins déjà remplis.

Yanukovich en campagne. Cette vieille femme qui sourit lui demande
de l’aide pour la réparation du toit de sa maison. Dans la minute qui
suit, un fonctionnaire note son nom sur un papier. Elle sera satisfaite.
Ca s’appelle abus de ressources administratives.

J’ai vu des commission électorale entières quitter le boulot au milieu de la nuit lorsqu’elles se rendaient compte que l’opposition avait gagné, stratégie planifiée depuis le haut et destinée a invalider les résultats.

Il y a des gens qui m’ont menti dans les yeux. Et je ne vous reparle pas des anges gardiens qui veillaient sur mon sommeil d’observateur international et qui se sont faits plus menaçants avec le temps.

Enfin, j’ai vu le candidat de l’opposition, affaibli et défiguré par le poison que les services spéciaux lui ont injecté à son insu.

Pourtant, l’opposition n’a pas bougé. Un petit meeting a eu lieu aujourd’hui à Kiev, retransmis par des “camions-cinéma” dans les villes de province. Ici, à Cherkasy, un maigre millier de personnes est venu grelotter devant l’écran ce samedi soir. A Kiev, a peine 50 000.

Yushchenko, c’est le gentil. Meeting aux accents révolutionnaires
sur la grande place de Cherkasy.

Merde alors. Que de mollesse ! Que de résignation devant l’inacceptable! Comme cette passivité rampante est difficile à comprendre pour un Européen de l’ouest ! Que faut-il de plus pour qu’un tel peuple s’insurge ?

Et ne me dites pas que c’est là le résultat d’un siècle de communisme ! La victoire d’un candidat tout aussi tristement célèbre il y a deux jours a je crois bien illustré qu’un peuple ayant baigné dans les principes démocratiques peut tout aussi bien faire preuve d’abrutissement.

Je viens de vivre ma première grande déception politique. Je ne désespère pas, mais si je devais quitter l’Ukraine en pensant que toute l’énergie dépensée pas l’opposition est partie en fumée, alors oui, j’accepterai de vieillir un peu pour ne pas me laisser gagner par le cynisme.

A moins que, comme disent les Ukrainiens, je ne prenne “tout ça trop près du cœur”. Ti vcio eto biriosh slishkom blisko k siertse. Quelle langue magnifique !

Quoi de neuf par chez vous ?

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